Depuis la suppression du statut britannique de « non-dom », un chiffre ne cesse de circuler : la Suisse aurait accueilli 3 000 millionnaires en une seule année. Une enquête sur ce chiffre largement répété mais rarement vérifié, et sur la véritable destination de cette fortune, qui n’est pas celle que tout le monde imagine.
Le 24 juin 2025, un simple communiqué de presse a suffi à relancer, pour la énième fois, le débat sur l’exode des riches britanniques. Le cabinet de conseil londonien Henley & Partners a annoncé qu’en 2025, 16 500 millionnaires quitteraient le Royaume-Uni, ce qui représenterait la plus forte perte nette jamais enregistrée en dix ans d’observations. À l’inverse, la Suisse est apparue comme l’un des grands gagnants de ce mouvement, avec un gain net annoncé de 3 000 millionnaires.
Ce chiffre a fait le tour de la presse financière mondiale, de Bloomberg à Forbes. Il a également commencé à circuler sous une forme plus locale et moins vérifiable : celle d’un afflux massif vers Genève et Zurich, présentées comme les deux capitales suisses de cette nouvelle richesse britannique.
Le chiffre qui a tout déclenché
Tout commence en avril 2025 : le Royaume-Uni supprime le statut de « résident non domicilié » (non-dom), qui, depuis plus d’un siècle, permettait aux résidents fortunés de ne payer des impôts au Royaume-Uni que sur les revenus transférés vers ce pays. Ce nouveau régime, moins généreux, a immédiatement donné lieu à un discours sur la fuite des capitaux, largement alimenté par le rapport annuel de Henley & Partners, réalisé en collaboration avec le cabinet d’analyse patrimoniale New World Wealth.
Selon ce rapport, 142 000 millionnaires, c’est-à-dire des personnes détenant au moins un million de dollars d’actifs liquides et investissables, ont changé de pays de résidence à l’échelle mondiale en 2025, un chiffre record après les 134 000 enregistrés en 2024 et les 120 000 en 2023. Le cabinet prévoyait une nouvelle accélération pour atteindre 165 000 en 2026.

Où les millionnaires s'installent (et d'où ils fuient) en 2025
Dans ce classement, le Royaume-Uni arrive largement en tête des perdants (-16 500), loin devant la Chine (-7 800), qui occupait la première place depuis une décennie. Parmi les gagnants : les Émirats arabes unis (+9 800), toujours en tête, suivis des États-Unis (+7 500), de l’Italie (+3 600), portée par son propre régime d’impôt à taux unique, calqué sur celui de la Suisse, et de la Suisse elle-même (+3 000).

Fig. 2 : Solde net des millionnaires par pays, 2025 (chiffres provisoires). Source : Rapport Henley sur la migration des fortunes privées
Chiffres clés 2025

Source : Rapport Henley sur la migration des fortunes privées 2025 (Henley & Partners / New World Wealth). Chiffres provisoires : voir la section ci-dessous concernant leur fiabilité.
Genève, et non Zurich : ce que révèlent les statistiques fédérales
C’est là que l’histoire, telle qu’on la raconte souvent, déraille. Zurich revient sans cesse dans les articles consacrés à l’arrivée de Britanniques fortunés en Suisse, ce qui est tout à fait compréhensible puisque la ville abrite le plus grand centre financier du pays. Mais sur ce point précis, les chiffres officiels brossent un tableau très différent.
La mesure est entrée en vigueur en janvier 2010. Bâle-Ville, Bâle-Campagne, Schaffhouse et Appenzell Rhodes-Extérieures ont emboîté le pas peu après. Conséquence directe et bien documentée : près de la moitié des contribuables zurichois bénéficiant de l’imposition forfaitaire ont quitté le canton dans les années qui ont suivi. Depuis maintenant quinze ans, Zurich n’offre tout simplement plus le régime fiscal qui attire les particuliers étrangers fortunés n’exerçant pas d’activité lucrative ailleurs en Suisse, c’est-à-dire précisément les personnes concernées par la comparaison des « non-dom ».
Les derniers chiffres fédéraux disponibles, pour 2022, ne laissent guère de place au doute : le canton du Valais arrive en tête avec 841 contribuables assujettis à l’impôt forfaitaire, suivi du Tessin (725) et du canton de Vaud (706). Genève, avec 520 contribuables, occupe la quatrième place, loin devant les Grisons (195) et Zoug (157). Zurich n’apparaît pas du tout dans ce classement : elle s’en est délibérément exclue depuis 2010.
Contribuables soumis à l'imposition forfaitaire, par canton (2022)

Source : Administration fédérale des contributions (dernières données disponibles), d'après le Blick, 2026.

Fig. 3 : Contribuables soumis au régime de l'imposition forfaitaire, par canton (dernières données fédérales, 2022). Source : Administration fédérale des contributions, d'après le journal Blick
Genève, en revanche, répond à tous les critères d’une destination bien établie. Le marché immobilier haut de gamme tourne à plein régime : le canton a enregistré 72 transactions de luxe en 2024, pour une valeur totale d’environ 740 millions de francs suisses, dont une vente record de 40,25 millions de francs suisses à Collonge-Bellerive. Les courtiers du secteur estiment que jusqu’à 350 particuliers fortunés pourraient s’installer à Genève d’ici 2026, conséquence directe de la réforme britannique.
Cette estimation a été reprise par plusieurs cabinets de conseil genevois, qui décrivent la ville comme une destination de prédilection pour les Britanniques fortunés à la recherche d’une alternative au régime des « non-dom» désormais aboli.
Pour l’ensemble de la Suisse, KPMG a avancé un ordre de grandeur comparable. Hugues Salomé, associé au sein du département Fiscalité et Droit du cabinet, émet l’hypothèse qu’un tiers des quelque 74 000 bénéficiaires du statut de «non-dom» pourraient quitter le Royaume-Uni, et que 5 % d’entre eux choisiraient la Suisse, soit environ 1 200 personnes. Il qualifie lui-même cette estimation de raisonnable, sans prétendre qu’il s’agisse d’une mesure exacte.
En d’autres termes : si une deuxième ville suisse méritait d’être citée aux côtés de Genève dans ce contexte précis, les statistiques officielles désigneraient plutôt Lausanne et la Riviera vaudoise (canton de Vaud, 706 contribuables assujettis à l’impôt forfaitaire), le Valais ou le Tessin, et non Zurich.
Zurich reste, de loin, le lieu où vit et travaille le plus grand nombre de millionnaires suisses au sens large : selon les dernières statistiques fiscales cantonales, 2 013 contribuables y déclarent un revenu supérieur à un million de francs, contre 883 à Genève. Mais cette richesse est essentiellement nationale et professionnelle, liée à la place bancaire et à l’économie zurichoise, et non pas la richesse étrangère motivée par la fiscalité que la suppression du régime des « non-dom » au Royaume-Uni est censée avoir déclenchée.

Misam GHADIALI
Chairman
